“JOYLAND” de Saim Sadiq, premier film pakistanais sélectionné à la 75e édition du Festival de Cannes, vient de décrocher le prestigieux Prix du Jury dans la sélection Un Certain Regard, ainsi que la Queer Palm. Rencontre avec le talentueux Joe Saade, son Directeur de la Photographie.

 

Joe Saade, Festival de Cannes 2022 - crédits photo Nancy Maalouf

Joe Saade, Festival de Cannes 2022 – crédit photo Nancy Maalouf

Bonjour Joe, et félicitations ! Ce n’est pas la première fois que vous venez à Cannes…

La première fois que je suis venu au Festival de Cannes c’était en 2016 avec le court-métrage de Mounia Akl, Submarine, sélectionné dans la catégorie Cinéfondation. Puis je suis revenu pour le deuxième court-métrage de Mounia Akl, El Gran Libano, qui faisait partie des 4 courts métrages libanais (Lebanon Factory) présentés en ouverture de la Quinzaine en 2017, en collaboration avec la Fondation Liban Cinema. En 2020, Broken Keys (Le Dernier Piano), premier long-métrage de Jimmy Keyrouz, était en sélection officielle mais je n’ai pas pu venir en raison de la crise sanitaire. Cette année c’est la première fois que je viens (physiquement) pour un long-métrage, Joyland, premier film pakistanais en sélection officielle à Cannes. Je suis bien sûr très heureux que le film ait reçu le prix du Jury dans la sélection Un Certain Regard, et la Queer Palm également.

Vous êtes directeur de la photographie, racontez-nous votre parcours, et  comment avez-vous rencontré la réalisatrice Mounia Akl ?

J’ai étudié au Liban, à l’USEK, puis j’ai commencé avec les documentaires, c’était important pour moi. Souvent, lorsque je discute avec des gens qui veulent être directeurs.trices de la photographie, je conseille de commencer par le documentaire. Pour moi, le documentaire a été très formateur, j’ai appris à cadrer les visages, les paysages, à jouer sur l’éclairage en fermant ou en ouvrant une fenêtre, en baissant les rideaux etc. J’ai commencé comme ça, j’ai travaillé sur deux longs métrages documentaires – The Workers Cup (Sélection Officielle au Sundance Film Festival 2017) et Underdown (2018), un documentaire tourné au Liban avec Sarah Kaskas, qui fait toujours la tournée des festivals, c’est un documentaire très humaniste. 

Entre-temps, on m’a mis en contact avec la réalisatrice Mounia Akl pour travailler sur son projet de thèse, le court-métrage « Submarine ». C’est avec ce projet que mon aventure avec le monde de la fiction a officiellement commencé.

Nous avons travaillé ensemble ensuite sur El Gran Libano ou encore Costa Brava Lebanon. Nous avons aussi travaillé sur un autre type de projet, « Fashion Film », c’est Mounia et Sandra Mansour qui ont creusé dans leurs rêves et qui ont écrit de très belles choses, c’est l’un des projets commerciaux que je préfère. 

C’est Mounia qui m’a présenté à Jimmy Keyrouz pour Broken Keys (Le dernier piano), mon premier long-métrage de fiction – Jimmy avait demandé à rencontrer son cinématographe, et Mounia dit toujours de belles choses sur les personnes avec qui elle travaille. C’est également à travers elle que j’ai ensuite rencontré Saim Sadiq pour le film Joyland sélectionné à Cannes cette année. On m’a surnommé le directeur de la photographie de l’Université de Columbia (rires).

Vous avez toujours été passionné de photographie ?

Vers 9-10 ans, ma mère est allée aux États-Unis et est revenue avec une petite caméra VHS. J’ai commencé à documenter des moments en famille. Je documentais beaucoup de choses quand j’étais enfant, et je me souviens que j’aimais beaucoup regarder des films, depuis mon plus jeune âge. J’étais devant la télévision toute la journée, je regardais tout et n’importe quoi, puis je me suis dit ok, j’aime le cinéma, pourquoi je ne ferais pas de films ? Et pourtant, la première filière à laquelle je me suis inscrite à l’université c’était la médecine parce que j’avais fait une filière scientifique. Mais j’ai vite compris que ce n’était pas pour moi et je suis parti. 

Est-ce que vous êtes tenté de réaliser vos propres films ?

Je n’ai pas envie de réaliser mes propres films pour le moment. On peut tout à fait raconter son histoire à travers les films des autres, en apportant sa touche personnelle au projet. La photographie est intrinsèque à ce que le film veut raconter. Le pire compliment c’est quand les gens sortent d’un film et te disent que les images sont belles mais que l’histoire est terrible. 

Pour moi, faire un film de fiction c’est beaucoup d’énergie, c’est un long processus, de 6 mois à un an, avec la post-production, l’étalonnage etc. Si tu travailles seulement pour l’argent et que tu n’es pas vraiment connecté au projet, c’est un problème. 

Vous travaillez sur des projets très variés…

Oui, l’essentiel c’est de trouver du plaisir dans les projets. J’aimerais qu’il y ait plus de films de Genre au Liban.

Quel a été l’impact de la révolution d’octobre 2019 sur votre travail ?

Je tournais Broken Keys à ce moment-là, à Mossoul. La première semaine était tournée à Beyrouth, et ensuite nous sommes partis à Mossoul. Nous étions logés au Kurdistan irakien et étions loin des événements. Nous avons appris que la Thawra avait commencé, que les gens sont descendus dans les rues et nous avons décidé de suspendre le tournage, d’un commun accord, parce que personne n’arrivait à se concentrer et que nous avions envie de faire partie du changement…

Lors des explosions de Beyrouth d’août 2020, vous étiez en plein tournage de Costa Brava Lebanon…

Costa Brava Lebanon a marqué un tournant décisif dans ma vie, car nous étions au milieu de l’explosion avec Mounia et Myriam Sassine (Abbout production). C’était déjà très émouvant de travailler sur un projet poétique sur un Beyrouth brisé, dans l’attente d’un meilleur Beyrouth, quand soudain…. 

Nous avons décidé de continuer à filmer, tout en gérant les syndromes de stress post-traumatique. Sur le moment tu ne sais pas si tu prends la bonne décision. Finalement, je suis heureux qu’on l’ait fait. 

C’était la seule façon pour moi d’essayer de surmonter cette épreuve, regarder Beyrouth et ma vie à travers une caméra. C’est grâce à un ami très cher, le réalisateur Cyril Aris, qui a eu l’idée avec Mounia de réaliser un documentaire personnel sur l’explosion, sur ce que signifie faire un film au Liban à cette époque, que j’ai pu affronter mes peurs. Il m’a demandé de porter une caméra et de l’accompagner à Beyrouth après les explosions, deux semaines plus tard. Ce documentaire que j’ai partiellement tourné est en post-production. D’ailleurs je travaille actuellement avec Cyril Aris sur un autre long-métrage fiction intitulé « It’s A Sad And Beautiful World« .

Quelles sont vos sources d’inspiration, pour votre travail ?

Je suis inspiré par beaucoup de choses et de personnes, tout ce qui a trait à la photographie, les expositions, les peintures, les films. Cela dit, j’évite de regarder des films qui ont directement inspiré le.la réalisateur.ice avec qui je travaille pour ne pas être influencé et afin d’être plus sincère dans ma démarche. J’aime beaucoup le travail de Josef Koudelka, ou encore Alex Webb, par exemple, pour son travail sur la colorimétrie.

Qu’est-ce qui est le plus important pour vous, dans votre travail ?

Pour moi, l’élément le plus important dans la photographie c’est le cadrage et la mise en scène. Beaucoup de gens parlent de la lumière et de l’éclairage, mais moi je pense que c’est le cadrage et la mise en scène avant tout. La mise en scène, c’est ce qui distingue un.e réalisateur.trice d’un.e autre. C’est ce que tu veux voir dans la scène, comment placer la caméra, quelle perspective… je n’aime pas tourner de façon aléatoire. Et puis l’éclairage arrive. J’aime bien planifier, mais je change beaucoup de choses à la dernière minute, en particulier pour l’éclairage. Une fois que je vois les acteurs, 80% du temps je vais changer mon approche. Bien sûr, je fais attention à un certain équilibre, les couleurs, la lumière… mais pour moi, la mise en scène reste le plus important. Tu dois pouvoir dialoguer avec le.la réalisateur.trice, pour cela il faut savoir comprendre son langage.

Le.la réalisateur.trice peut intervenir sur vos choix ?

Bien sûr, c’est la meilleure partie ! J’ai besoin de travailler avec quelqu’un qui a une vision, c’est ce qui rend le film unique. Jusque-là, j’ai travaillé avec des réalisteurs.trices dont c’était le premier film, donc je ne sais pas ce que ça veut dire de travailler avec quelqu’un qui a déjà réalisé plusieurs long métrages. Très souvent, les réalisateurs.trices savent ce qu’ils.elles veulent, mais parfois c’est aussi très intéressant d’être témoin d’un “heureux accident” qui modifie l’approche du film. Les accidents heureux c’est ce que je préfère ! 

Propos recueillis par Sarah Hajjar

Joe Saadeh est un Directeur de la Photographie libanais dont le travail comprend des fictions, des documentaires et des publicités. Son intérêt pour l’architecture et les visages éclaire son travail de directeur de la photographie et de cinéaste. Parmi ses travaux nous pouvons citer Submarine de Mounia Akl (sélection officielle au 69e Festival de Cannes et au Festival international du film de Toronto) – a reçu un prix KODAK pour l’excellence de sa cinématographie, El Gran Libano (présenté à la Quinzaine des réalisateurs au 70e Festival de Cannes), The Workers Cup de Adam Sobel (Sélection Officielle au Festival du film de Sundance 2017), Broken Keys (Le Dernier Piano, Sélection Officielle au 75e Festival de Cannes, en 2020), Costa Brava Lebanon (Mostra de Venise 2021) et Joyland (Présenté dans la catégorie Un Certain Regard au 75e Festival de Cannes), Lauréat du Prix du Jury et de la Queer Palm.

Ne manquez pas la sortie française de Costa Brava Lebanon de Mounia Akl le 29 juin prochain dans vos salles.